TU ME MANQUES, TU ME MANQUES !

TROISIÈME CHAPITRE

Au réveil, le lendemain matin, la première pensée d’Éliane est pour son amie. Aussitôt sa toilette faite, elle décide de prendre de ses nouvelles avant de partir au travail, même si elle doit pour cela la réveiller. Lorsqu’elle tente de l’appeler avec son portable, elle s’aperçoit que la pile est morte et que le chargeur est resté chez Christine, ce qui la contrarie beaucoup. Comme elle n’a pas de ligne fixe à la maison, elle n’a d’autre choix que d’attendre d’être arrivée au travail pour la rappeler.

 

*

 

Christine n’arrive plus à rester au lit. Il encore très tôt mais elle se lève et ouvre les rideaux de sa chambre. Elle reste longtemps immobile devant la fenêtre. Le soleil baigne le jardin d’une douce lumière dorée mais la beauté du décor la laisse de marbre. Elle n’a plus goût à rien. Ses paupières sont gonflées après une autre nuit blanche passée à pleurer en faisant pour la millième fois le bilan de sa vie. Un échec, un ratage complet, une vie inutile et sans espoir. Elle n’en peut plus de cette souffrance. Il ne lui reste plus qu’une seule chose à faire. Elle s’assoit à sa table de travail et rédige un court message que découvrira Éliane quand elle rentrera en fin de journée. Ce sera le dernier.

 

Je suis désolée de te décevoir, toi, ma si fidèle amie, mon ange gardien, mais je n’en peux plus de souffrir et même ton admirable gentillesse ne suffit plus à me retenir dans ce monde où plus rien n’a de sens. Ne m’en veux pas trop !

Je t’aime très fort,

C. 

 

 

Christine est dans un état second, comme si elle n’était plus dans son corps, comme si quelqu’un d’autre jouait dans le film de sa vie et qu’elle n’en était que spectatrice. Elle se dirige vers la cuisine, pose le message qu’elle vient de rédiger sur la table, choisit un petit couteau à la lame très fine qu’elle affûte consciencieusement, puis remonte vers la salle de bains. Après avoir retiré sa chemise de nuit, elle s’assoit dans la baignoire, ouvre le robinet puis verse un peu de son bain moussant préféré dans l’eau.

 

Lorsque la baignoire est pleine, elle ferme le robinet. En prenant appui sur le tablier de la baignoire elle essaie d’entailler son poignet droit. La coupure n’est pas assez profonde et seules quelques gouttes de sang perlent sur sa peau. Sa mâchoire se crispe encore davantage lorsqu’elle recommence en appuyant plus fort. Elle ressent cette fois une intense sensation de brûlure tandis que le sang commence à couler. Avec l’autre poignet, elle réussit du premier coup à faire jaillir le sang qui se répand dans l’eau du bain. Le couteau glisse jusqu’au fond de la baignoire tandis qu’elle s’allonge jusqu’à ce que l’eau chaude recouvre son corps.

 

Christine ferme les yeux et repense à sa vie avec Daniel, cet homme qu’elle a aimé plus que tout, à qui elle a tout donné, tout sacrifié, même son désir d’enfant, et maintenant, sa vie... Elle se dit qu’il se sentira sans doute coupable lorsqu’il apprendra qu’elle s’est suicidée, mais cette perspective l’indiffère. C’est ici que s’arrête l’histoire. C’est ici que s’arrête sa vie. Tout le reste est sans importance. Elle n’a plus qu’à attendre que la mort vienne la chercher…

*

 

SECOND CHAPITRE

CHRISTINE

 

Le moral de Christine se détériore. Elle bascule rapidement dans une détresse telle qu’Éliane l’amène presque de force chez son médecin traitant qui diagnostique un état dépressif. Il la place en arrêt maladie et lui prescrit des anxiolytiques ainsi qu’un léger somnifère pour l’aider à dormir, tout en lui recommandant de consulter un de ses collègues psychiatre dont il lui donne les coordonnées, si son état ne s’améliore pas d’ici quinze jours.

 

Éliane, sa collègue et, depuis longtemps, sa meilleure amie, se fait tant de souci pour celle qu’elle appelle ‘sa sœur de cœur’ qu’elle lui consacre tous ses temps libres et prend de ses nouvelles plusieurs fois par jour lorsqu’elle est au travail. À mesure que passent les semaines, elle dort de plus en plus souvent chez Christine, si bien qu’elle décide d’y laisser des vêtements propres et une trousse de toilette. Pour ne pas avoir à sonner et risquer de réveiller son amie si, par bonheur, elle s’est endormie, elle demande à celle-ci de lui prêter un jeu de clés de la maison.

 

Depuis qu’elle est en arrêt de travail, Christine est complètement coupée de son univers familier. Elle n’est pas en contact avec ses collègues, à l’exception d’Éliane et de leur patron, qui prend régulièrement de ses nouvelles. Tous ses autres amis ont pris leurs distances et Christine n’est pas surprise. Qui a envie de tenir la main d’une femme dépressive ? Il est tellement plus simple de ne se mêler de rien. Et c’est ce qu’ils ont fait. Tous, sauf  Éliane, qui est devenue son ange gardien…

 

Éliane lui répète que Daniel ne lui arrive pas à la cheville, que le seul fait qu’il l’ait quittée pour une jeune femme qui flatte son ego montre bien qu’il ne la méritait pas, elle, qui lui a tout donné, et qu’elle n’a pas le droit de sombrer dans la dépression car ce serait lui faire trop d’honneur. Il ne se passe pas de jour qu’elle ne lui dise qu’elle est toujours aussi belle et qu’il ne dépend que d’elle de trouver un nouveau compagnon, qu’il y a abondance d’hommes séduisants, cultivés et attentifs, qui attendent juste qu’elle leur fasse signe. Éliane essaie de la convaincre de s’inscrire sur des sites de rencontres, mais sans aucun succès, tant Christine trouve cette démarche grotesque. Elle n’a pas su retenir Daniel. Elle n’a plus qu’à en payer le prix.

 

« Aucun intérêt. Pas envie, ma belle. Tu le comprends, ça ? »

 

« Mais c’est tout simplement parce que tu as le moral dans les baskets à cause de Daniel ! Tu ne dois pas te laisser sombrer. Et si tu n’arrives pas toute seule à remonter la pente, pourquoi ne suis-tu pas le conseil de ton médecin et ne vas-tu pas voir le psy qu’il t’a recommandé ? Tu ne serais pas la première à consulter quelqu’un parce que tu déprimes. Je suis certaine qu’il te faut des antidépresseurs. J’en ai déjà pris et je t’assure, dans trois semaines, tu revivras ! Alors, qu’est-ce que tu risques à le faire ? »

 

«  Mais tu ne te rends pas compte ! Ma vie ne veut plus rien dire depuis que Daniel m’a quittée. Je passe des journées entières sous la couette, et quand j’arrive à m’en extraire, j’ai envie de vomir lorsque je me vois dans la glace. Plus personne ne voudra de moi, plus personne n’a besoin de moi et sais-tu quoi, je m’en fous ! 

 

« Je vais passer des semaines, des mois à me faire scanner le cerveau par un mec qui n’en a rien à faire, pour qui je ne suis qu’un ‘cas’ ? Et pourquoi ? Pourquoi faudrait-il que je me foute à poil devant un psy quand la seule chose qui compte c’est que j’ai perdu l’homme que j’aime, l’amour de ma vie, tu m’entends ? Que je ne suis déjà plus rien d’autre dans SA vie qu’un vague souvenir ? Je suis finie, morte, évacuée pour de bon, tu le comprends ? Éliane, c’est tout vu, je ne veux pas perdre mon temps en psychothérapie. La seule chose qui me manque, c’est une ordonnance pour des somnifères qui marchent et pas ces bonbons que le Docteur Garnier m’a prescrits, et je n’ai pas besoin d’un psy pour ça… »

 

Lorsqu’elle arrive à s’extraire de son lit, le miroir de la commode lui renvoie son image. Depuis quelques années, ses cheveux sont devenus gris, un gris clair et lumineux qui sied à ses yeux qui sont d’un beau bleu sombre. Sa crinière n’a besoin de rien d’autre que de quelques coups de brosse pour que son visage en soit auréolé comme si elle avait marché dans le vent. Mais ce n’est pas ce qu’elle voit… Ce visage, qu’elle ne supporte plus, n’est pourtant pas celui d’une vieille femme. Il est peu marqué par l’âge. La peau de Christine est claire et encore lisse à part quelques rides au coin des yeux, mais ces rides ne sont pas laides, au contraire, car elles disent l’histoire d’une femme qui a été heureuse et qui a beaucoup souri. Avec ses kilos en moins, perdus car l’envie de manger a passé la porte en même temps que Daniel, elle a le physique d’une femme plus jeune. Mais ce n’est pas pour autant que Christine se trouve belle. Il ne peut qu’être laid et repoussant, ce corps, puisqu’il lui a préféré celui d’une autre…

 

À mesure que le temps passe, Christine perd tout espoir que Daniel revienne. Elle reste éveillée des nuits entières à se demander ce qu’elle aurait pu faire pour sauver son mariage. Comment n’a-t-elle pas vu qu’il s’éloignait d’elle ? Pourquoi ne s’est-elle pas étonnée qu’il soit moins attentif, moins câlin, qu’il ne lui dise plus, comme il le faisait depuis toujours, qu’elle est belle ? Qu’il se réfugie de plus en plus souvent dans son bureau, seul, porte fermée…

 

Mais elle n’a rien voulu voir.

 

Christine sait que son histoire est banale, qu’elle ne devrait pas être surprise qu’à l’approche de la soixantaine, Daniel ait eu envie d’aller se mesurer à l’aune de femmes plus jeunes pour se prouver qu’il peut encore plaire. Comment est-il possible qu’elle n’ait jamais pensé, pas une seule fois, que peut-être, un jour, son couple se déliterait ? Lorsqu’à trente ans elle lui a dit ‘oui’, elle voulait que ce soit pour la vie, elle était persuadée que ce serait pour la vie. Si elle n’en avait pas été convaincue, elle n’aurait jamais franchi le pas. Et forte de cette certitude, il ne lui est jamais venu à l’esprit qu’il lui faille prévoir un ‘plan B’

 

Dès le début de leur relation, Daniel n’avait pas fait mystère du fait qu’il ne voulait pas d’enfant. Un grand nombre de femmes n’auraient pu l’accepter mais ce n’était pas son cas. Christine s’était sentie soulagée de ne pas avoir à prendre cette décision tant elle craignait de ne pas être à la hauteur. Ce n’est pas qu’elle n’aimait pas les enfants, au contraire. Elle adorait jouer avec les plus petits, les câliner, leur raconter de belles histoires. Les adolescents, eux, aimaient beaucoup Christine car ils sentaient bien qu’elle n’était pas dans le jugement. Cela tenait sans doute au fait qu’elle ne souffrait pas d’amnésie, comme bon nombre de parents. Elle ne se souvenait que trop bien de toutes les grosses bêtises qu’elle avait faites à l’adolescence et, du coup, n’était pas encline à juger trop rapidement tous ces gamins qui n’étaient plus tout à fait des enfants mais pas encore des adultes. Il était très rare que la chimie n’opère pas et, de ce fait, les enfants de ses proches faisaient souvent d’elle leur confidente. Mais en dépit de tout cela, la perspective d’avoir un enfant lui faisait peur.

 

Pendant les premières années de leur mariage, lorsqu’une de ses amies devenait maman, Christine s’imaginait dans ce rôle et se demandait si elle serait une bonne mère. Et chaque fois qu’elle se posait cette question, elle arrivait à la même réponse : qu’importe puisque Daniel ne veut pas d’enfant ?

 

Mais ce n’est pas pour autant qu’elle ne regrettait pas de ne pas avoir vécu cette odyssée qui ne ressemble à aucune autre. Les règles en retard, le test de grossesse positif, la première échographie et l’émotion partagée avec le futur papa à l’annonce du sexe de l’enfant ; le ventre qui s’arrondit chaque jour un peu plus, les seins qui s’alourdissent ; la première fois que bouge le bébé et l’impatience grandissante de le voir naître à mesure qu’avance la grossesse. Arrive enfin l’accouchement, avec ses si douloureuses contractions dont on a l’impression qu’elles ne cesseront jamais, jusqu’à ce que naisse enfin le bébé et que le regard de la maman se pose, pour la toute première fois, sur cette si fragile créature, la plus belle du monde, la plus importante, pour toujours… Même les nuits blanches passées à promener son petit ange qui n’arrive pas à dormir parce qu’il fait ses premières dents, ou ses larmes le premier jour d’école car il ne veut pas que maman l’abandonne avec une inconnue, le déchirement qu’elle aurait alors ressenti, même cela, elle aurait voulu de le vivre mais n’en avait pas eu la force.

 

Elle avait donc interprété cette exigence de Daniel comme un signe du destin, et s’il lui était arrivé de ressentir un pincement au cœur lorsqu’elle voyait une jeune maman promener son bébé dans une poussette, l’amour qu’elle ressentait pour Daniel était si intense, si impérieux, qu’il comblait cet espace resté vacant dans son cœur. Cette absence d’enfant a beaucoup contribué à ce que leur union devienne, au fil du temps, si fusionnelle que Christine n’était en rien préparée à cette rupture. Quoi d’étonnant qu’elle ait perdu l’envie de vivre lorsque Daniel lui a annoncé qu’il avait une maîtresse et qu’il partait vivre avec elle…

 

*

 

 

Au fil des semaines, Christine a de moins en moins la force de porter sur ses épaules cet immense poids de tristesse et de désespoir. Quand sa souffrance devient trop intense, il lui arrive de prendre sa voiture et de rouler pendant des heures et des heures sans but et sans même avoir conscience des lieux qu’elle traverse. Elle se dit que chaque heure passée à errer, la tête vide, est une heure de moins qu’il lui reste à vivre… une vie qui n’a plus de sens.

 

« Suicide. » Ce gros mot n’en est plus un pour Christine tant elle y songe souvent depuis le départ de Daniel. Le suicide lui apparaît parfois comme la seule solution pour mettre un terme à la douleur intolérable qu’elle ressent. Elle a même acheté sur Internet un livre qui décrit les différentes méthodes pour mettre fin à ses jours, celles qui marchent et celles qu’il faut éviter. « Exit final [1] » est caché dans le tiroir de sa table de nuit, à l’abri du regard d’Éliane. Christine se dit chaque jour qu’elle va le consulter mais n’arrive toujours pas à s’y résoudre. Une espèce de crainte superstitieuse l’en empêche, comme si elle ne devait plus avoir d’autre choix que de passer à l’acte une fois qu’elle aurait choisi la méthode…

 

Bien que Christine n’ait rien dévoilé à son amie de ses pensées suicidaires, Éliane n’en est pas moins très inquiète de la voir, au fil des semaines, devenir de plus en plus sombre et silencieuse. Elle hésite désormais à la laisser seule la nuit au cas où elle aurait besoin de parler ou, tout simplement, de pleurer dans ses bras. Mais il faudrait pourtant qu’elle rentre chez elle un peu plus souvent, se dit-elle, ne serait-ce que pour s’occuper de Ratafia, sa mignonne petite chatte qui doit se sentir abandonnée tant Éliane est peu présente depuis quelque temps. Il faudrait vraiment qu’elle y aille en fin de journée car elle n’y est pas allée de tout le weekend et la gamelle de croquettes est certainement vide…

 

Le lundi, au petit déjeuner, elle annonce à Christine qu’elle doit passer chez elle après le boulot pour s’occuper de Ratafia mais qu’elle reviendra en début de soirée. Mais Christine ne l’entend pas de cette oreille.

 

« Je peux rester seule jusqu’à mardi soir sans problème. Si j’ai faim, il y a des surgelés dans le congélo et de toute manière, que tu sois là ou pas, je passerai le plus clair de mon temps à remplir des grilles de sudoku ou à dormir. Alors, je t’en prie, ne rentre pas ce soir pour moi, ce n’est vraiment pas la peine ! »

 

Éliane se laisse finalement convaincre.

 



[1] Derek Humphry, Exit final, Montréal, Éditions du jour, 1992 (1991).

 

PREMIER CHAPITRE

OLIVIER

 

Aujourd’hui, Olivier est le plus heureux des enfants car tous ceux qui comptent pour lui sont présents pour fêter son anniversaire : son papa et sa maman bien sûr, ses grands-parents qu’il aime tant, et même plusieurs de ses copains !

 

À la fin du repas, Agnès éteint la lumière de la salle à manger et disparaît dans la cuisine. Quelques instants plus tard, elle en ressort avec une grande assiette sur laquelle est posé un magnifique gâteau au chocolat recouvert de fruits rouges que décorent sept bougies qui scintillent dans la pénombre. Elle reste un instant immobile tandis que Philippe, son mari, la prend en photo.

 

Mamie Michou en profite pour rappeler à son petit-fils qu’il doit faire un vœu avant de souffler sur les bougies et que s’il arrive à toutes les éteindre d’un seul coup, son souhait se réalisera. Après avoir réfléchi quelques secondes, il murmure : « je voudrais que ma maman reste avec moi pour toujours ».

 

Son doux regard posé sur son fils, Agnès s’approche alors solennellement de lui en chantant « Joyeux anniversaire », aussitôt repris en chœur par toute la tablée lorsque, soudain, elle trébuche tandis que l’assiette lui glisse des mains et va s’écraser sur le plancher, faisant une infâme bouillie du gâteau d’anniversaire.

 

 

Olivier se réveille en sursaut.

 

Son cœur bat à tout rompre comme toutes ces autres nuits – des dizaines, une centaine peut-être –  où il a fait ce cauchemar qui le rend chaque fois si triste qu’il arrive à grand peine à retenir ses larmes. Les yeux embués, il éclaire puis regarde le réveil. Il est deux heures et des poussières. Bien qu’il soit très fatigué, il sait qu’il aura beaucoup de mal à se rendormir car ce mauvais rêve déclenche, chaque fois qu’il le fait, une cascade de souvenirs d’enfance qu’il n’arrive pas à maîtriser.

 

Il repense à sa mère, à ces heures passées avec elle dans son atelier, aux premiers objets qu’il a fabriqués avec son aide en roulant des colombins d’argile dans ses petites mains d’enfant. Impossible d’oublier ces instants magiques chaque fois qu’elle ouvrait le four et qu’il y découvrait ses créations dont il était si fier, car ces moments ont été les plus heureux de sa vie.

 

Agnès n’avait que quatorze ans lorsqu’elle a découvert la poterie. Ce passe-temps est vite devenu une passion qui a pris de plus en plus d’importance dans sa vie à mesure qu’elle grandissait, et c’est tout naturellement qu’elle a décidé d’en faire son métier.

 

Elle disait souvent qu’elle ‘torturait’ l’argile jusqu’à la déchirure pour en faire de grandes coupes aux formes inspirées de corolles de fleurs qu’elle décorait à cru avec des engobes, un peu comme l’aurait fait un peintre. Au moyen de petits objets tels qu’une brosse ou une râpe, elle donnait ensuite à la terre une texture rythmée, comme la musique qu’elle aimait écouter lorsqu’elle travaillait à l’atelier. De l’avis des amateurs, ses pièces étaient très originales.

 

Agnès avait espéré pendant quelques années pouvoir vivre de ses créations mais ses revenus restaient très aléatoires malgré sa notoriété grandissante. Philippe n’en faisait aucun cas car à ses yeux, le talent d’Agnès ne pouvait pas être ramené à une histoire de gros sous. Il était si fier d’elle qu’il lui avait dit maintes fois vouloir assurer seul les frais de la maisonnée pour qu’elle puisse se consacrer entièrement à son art. Mais Agnès, qui ne voyait pas les choses de cette manière, avait un jour décidé de se lancer dans l’enseignement de la poterie pour pouvoir à son tour apporter sa contribution, même modeste, aux revenus du ménage.

 

Les cours du samedi étaient un régal pour le petit Olivier. Ce jour-là, il n’avait pas école et passait l’après-midi à l’atelier, en compagnie d’Agnès et de ses élèves, toutes des femmes, qui prenaient plaisir à le chouchouter, pour son plus grand bonheur. Pas de semaine ne se passait sans qu’elles ne lui offrent des friandises ou des jouets. Sagement assis à sa petite table de travail, il passait des heures à façonner des animaux à partir d’un bloc d’argile qu’avait pétri sa mère, jusqu’à ce qu’en fin de journée, lorsqu’elles avaient fini de ranger leurs outils et nettoyer leur espace de travail, ses grandes copines s’assoient toutes ensemble pour prendre le café et bavarder tandis qu’il prenait son goûter. C’était le moment qu’Olivier préférait.

 

À cette époque, elles étaient encore nombreuses à fumer. Et toutes fumaient des blondes. Même si près de trente ans ont passé depuis, ce parfum l’émeut encore et il suffit qu’il soit assis à une terrasse de café et que quelqu’un allume une cigarette pour qu’aussitôt s’éveille en lui ce trouble délicieux qu’il ressentait déjà, tout petit.

 

Et leurs rires partagés, quelle jolie musique à ses oreilles d’enfant ! Il lui semble parfois l’entendre encore… Il ne comprenait pas grand chose à leurs échanges de grandes personnes mais cela ne lui importait guère. Seule comptait la fierté qu’il ressentait d’être autorisé à participer à ce rituel hebdomadaire qui n’a rien perdu de son importance à mesure qu’il grandissait.  Au contraire. Il était de plus en plus fasciné par les élèves de sa mère. Leur présence le remplissait tout à la fois de confusion et de délice. Combien d’heures est-il resté à les observer tandis qu’elles travaillaient l’argile avec, en fond sonore, Miles DavisBill Evans, Stan Getz, Sarah Vaughan ou d’autres encore, selon l’humeur maternelle du moment… à rêver de leurs mains qui semblaient à peine effleurer la terre humide lorsqu’elles tournaient des pièces qui prenaient forme comme par magie.

 

Comme elles devaient être douces, ces mains qu’il imaginait caressant sa peau. À cette seule pensée, son petit sexe s’éveillait et cette sensation le remplissait aussitôt d’un délicieux sentiment de culpabilité sans qu’il ne sache trop pourquoi…

 

La préférée d’Olivier était sans conteste cette magnifique rouquine. Et pour cause !  Elle lui apportait tous les samedis, sans jamais faillir, une belle part de gâteau posée sur une jolie assiette qu’elle avait elle-même façonnée ; toujours le même gâteau, cuisiné disait-elle, juste pour lui. Elle savait combien il aimait cette combinaison de dattes et de flocons d’avoine dont elle avait le secret. Chaque fois qu’il y repense, le goût de ce gâteau lui revient à la bouche et il se dit que Proust savait bien de quoi il parlait…

 

Ils avaient mis au point un rituel dont ils ne dérogeaient jamais : après avoir posé l’assiette sur la table la plus proche, elle s’agenouillait. Son ti’nange, ainsi qu’elle l’appelait, venait alors en courant se jeter dans ses bras pour la remercier. Il cachait son visage dans sa belle chevelure et respirait avec délice son parfum à la vanille qui le troublait jusqu’au tréfonds, tandis qu’elle caressait les jolies boucles de ses cheveux en lui murmurant des mots doux à l’oreille.  

 

 

Lorsqu’il repense à elle, Olivier n’arrive pas à s’expliquer qu’il ait oublié son nom. Comment peut-il avoir conservé d’elle une image aussi précise et se souvenir si clairement de ce délicieux rituel, alors que son nom continue de lui échapper ? Il ne se souvient que du surnom qu’il lui avait donné : ‘Ma belle Dame’. Cela ne serait sans doute pas bien grave si cette amnésie ne lui donnait pas le sentiment de trahir son souvenir…

 

 

Parus en 2015

Recueil de nouvelles paru en décembre 2014

Le premier roman de Marie Godard

Recueils auxquels elle a participé

Marie et Nicolas ensemble sour la même couverture...